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Ostblöckchen - Eine Kindheit in der Zone

 
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pottasleikir
Amiral AllemagnOmaXien


Inscrit le: 03 Jan 2006
Messages: 339
Localisation: Leipzig (Sachsen)

MessagePosté le: Ven 06 Juin 2008 13:47    Sujet du message: Ostblöckchen - Eine Kindheit in der Zone Répondre en citant

Citation:
[...]

Andrea était maintenant part de ma vie de tous les jours. Nous nous rencontrions presque tous les soirs et, si j’avais rendez-vouz sur la place avec mes copains, elle venait avec moi. Nous restions là longtemps, à fumer et sans piper mot. Nous attendions que quelqu’un vienne et qu’il ait quelque chose de nouveau à raconter. Et toujours ce quelqu’un venait, mais il n’avait rien du tout à raconter. Normal, puisqu’il ne se passait jamais rien. Ainsi il ne restait que cela à faire : fumer et se taire.

Fumer. Se taire. Fumer. Se taire.

Si les cigarettes n’avaient pas existé, je pense que nous les aurions inventées.

Je m’asseyais parfois avec Andrea en face de sa maison. À quel endroit nous nous taisions, chez elle ou sur la place, c’était finalement une question dépourvue de toute importance. Peu après, les deux filles punk nous rejoignaient et se mettaient aussi à fumer. Andrea et moi, nous ne nous donnions encore que des bises sur la joue, jusq’au soir où elle me demanda si je ne voulais pas l’embrasser pour de bon. Franchement, je n’avais pas la moindre idée de comment il fallait s’y prendre. Ce fut donc elle qui me l’apprit. Cette histoire de langues demeurait pour moi un mystère, mais je choisis de ne pas m’en faire. Pendant tout le temps, je ne pus m’empêcher de penser, comment c’était agréable le goût d’une fille qui fume des KARO toute la journée.

Les KARO étaient les cigarettes des jeunes, moins jeunes et vieux bons à rien. C’est dire qu’elles étaient juste faites pour moi. Ceux qui se voulaient du bien, ne serait-ce qu’un tout petit peu, fumaient des cigarettes avec filtre : F6, Cabinet, Club ou sinon des Alte Juwel à deux marks cinquante. Cependant, il fallait se méfier de ceux qui fumaient des cigarettes avec filtre. Ceux qui fumaient des KARO, en revanche, s’entendaient à merveille. Ces fabuleux paquets à carrés noirs et blancs et à l’inscription rouge étaient notre marque distinctive.

Après quelques heures passées à m’entraîner dans l’art du baiser, je finis par y prendre goût. Andrea et moi, nous essayions de battre des records d’endurance. C’était une agréable alternative aux cigarettes et au silence.

En même temps que le goût des baisers, d’autres filles firent leur apparition. Andrea était soudain entourée d’amies intéressantes. Il y en avait une que nous appelions « hamster », même si elle n’avait rien d’un rongeur. Elle était blonde, un peu costaude et, à vrai dire, assez jolie. Son surnom aurait mieux convenu à une autre fille, qui s’appelait Daniela.

Et puis, puis il y avait Ulrike. Ulrike, qui n’était pas de ce monde. Elle nous suivait toujours à quelques pas de distance et ne disait jamais rien, et son silence, pourtant, était différent du nôtre. Quand elle se taisait, elle le faisait avec grâce. Mais s’il arrivait qu’elle ait quelque chose à dire, Ulrike le disait de sa voix forte, claire et impétueuse. Personne ne comprenait quoi que ce soit de ce qu’Ulrike laissait entrevoir d’elle-même. Et Ulrike le savait et s’en réjouissait. Nous ne l’intéressions pas spécialement, mais elle était tout le temps avec nous. Les gens étaient perméables à ses regards. Les rares fois où je fus capable d’en croiser un, cela me rendit fier pendant des journées.

Ulrike était belle. Elle avait de longs cheveux châtains, elle était maigre – et ses lèvres étaient de loin les plus belles qu’on pût trouver alors en RDA. Elle aurait voulu partir à Berlin et y devenir ballerine.

Ulrike fumait. Des Duett Format 100, une marque un peu chère. Même dans sa manière de fumer, Ulrike se distinguait des autres. Elle fêtait chaque cigarette. C’était joli à voir, quand elle tenait le filtre de sa cigarette entre ses lèvres charnues légèrement entrouvertes. C’est cela, Ulrike fumait comme elle parlait : fort, clairement, avec une violente énergie.

Un soir, après avoir été au cercle des jeunes, nous allâmes danser, comme des adultes. Pour l’occasion, Ulrike s’était laissée un peu aller et avait bu deux gazeuse et de l’eau de vie. Elle était un peu mal en point. Les autres se précipitaient déjà sur la piste de danse. Ulrike s’appuya au mur du hall et ferma les yeux.

« Est-ce que ça va ? », lui demandai-je.

Elle ne répondit pas. Je la tirai légèrement par la manche. Elle m’attira vers elle et nous nous embrassâmes. Cela me parut une éternité. Elle sourit, d’un sourire que je n’avais jamais aperçu sur ses lèvres. Sans la moindre trace d’ironie. Cette situation dépassait toutes mes expériences précédentes, pensai-je.

Maintenant, je savais ce que c’était, un vrai baiser. Et je savais le goût d’une fille qui fumait des Duett.

Michael Tetzlaff, Ostblöckchen - Eine Kindheit in der Zone, Piper (2004)


Ceux qui ont déjà lu ou liront le petit livre de Michael Tetzlaff – je gage qu’en France ils ne seront pas nombreux, puisque le livre n’a pas été traduit – saura aussi que cet extrait ne rend que partiellement compte des traits narratifs de Ostblöckchen. Peut-être ai-je aussi été fasciné par le portrait d’Ulrike, quoi qu’il en soit, j’ai choisi ce passage sans hésiter.

Le livre, paru en 2004, inclut 38 récits, dont une partie a été publiée au fil des années dans la Frankfurter Rundschau. Avec Ostblöckchen, Tetzlaff n’a sans doute jamais aspiré à pondre un chef-d’œuvre de la littérature mondiale, néanmoins il est parvenu à réaliser une œuvre mineure, qui possède de nombreux atouts.

La DDR-Zeit a été, une fois revolue, la source d’inspiration privilégiée pour nombre d’auteurs. Le public francophone a été probablement intéressé en premier lieu par la vague cinématographique, notamment grâce à des productions comme Sonnenallee, Goodbye, Lenin ! ou, plus récemment, La vie des autres. Les récits de Tetzlaff sont pourtant bien différents : ce sont des histoires marquées par leur caractère provincial et c’est justement ce qui les rend intéressantes.

Le plus grand mérite de Ostblöckchen est à mon sens celui d’avoir rapproché ses lecteurs au quotidien de la RDA. De brefs traits de pinceau, des bravades d’enfant, des histoires drôles et une galerie très bariolée de personnages et caricatures ont permis à l’auteur de nous montrer que dans l’Allemagne socialiste, à côté des évidentes dérives et absurdités du régime, il y avait bien une vie-de-tous-les-jours. Avec ses joies – comme faire le tour des fournisseurs en Wartburg avec l’oncle Peter – et ses grisailles.

Les soirées passées à fumer des cigarettes qui brûlent la langue ; des soirées qui, comme les cigarettes, se consomment dans l’attente d’un événement quelconque, qui vienne balayer l’ennui (en attendant Godot, dirait-on) ; les bouteilles d’alcool achetées en cachette, en profitant d’une sortie avec l’école ; les proches, ennuyeux et casse-pieds, à qui il faut éventuellement dire un poème, s’il viennent vous rendre visite et se saoûler avec la bière achetée par papa ; les voisins, le bistrot du village, les équivoques ; et aussi mami Lisbeth et oncle Peter, qui décrè le 17 juin jour férié, pour commémorer la révolte de 1953, et invite à la fête Stasi-Helga ; les sorties à Gera, la ville la plus proche et, en même temps, l’endroit le plus ennuyeux qui soit au monde ; le premier jour à l’école maternelle ou en primaire, où l’on se gêne de devoir marcher main dans la main avec un camarade ; le premier béguin : tout cela arrivait aussi bien en Allemagne de l’Est que dans ma petite province.

Les récits se déroulent principalement en Thuringe. Berlin est à plus de 200 km. Bien qu’une cinématographie et une littérature trop souvent berlinocentriques nous exposent au risque de l’oublier, la RDA ne se résume pas à Berlin-Est. Pour une grande partie des citoyens de la RDA Berlin-Est n’était d'ailleurs pas le lieu de résidence, mais la ville du marché noir et du Palais des Larmes ainsi que la capitale d’un État très centralisé. Autrement dit, la plupart des allemands de l’Est n’y vivait pas : elle y allait – probablement plus souvent ou du moins pour d’autres raisons que de nos jours, où les grandes chaînes de supermarchés et de magasins se sont établies dans toutes les villes et les Länder bénéficient d’une plus large autonomie par rapport aux Bezirke de l’ancienne RDA. L’auteur même s’y rendra parfois avec ses parents.

Dans le livre, le regard d’un enfant plein de malice et un peu indolent est le point décalé d’observation, à partir duquel l’auteur parvient à évoquer de maniere originale les particularités de la vie en RDA, des journées de corvée dans les coopératives agricoles (LPG) à l’obligation de manifester le 1er Mai – et la liste serait encore longue. Tetzlaff tisse son récit sur un ton ironique et léger, cependant il ne cache pas les contradictions du système ou les difficultés que celui-ci pose à la population ; bien au contraire, on devrait lui reconnaître le mérite d’avoir montré que ces contradictions et ces difficultés ne s’arrêtaient pas au Stasi et au Mur (deux aspects qui dans le livre ne jouent qu’un rôle très marginal). Qui plus est, l’auteur ne néglige pas les manies absurdes qui caractérisent le régime, telle la prolifération abusive de sigles et acronymes, dont le père de Michi, l’oncle Peter et l’ami Jens s’amusent à fausser la signification (ainsi l’FDJ devient-elle la forme abrégée de « ficken darf jeder »).

Enfin, dans Ostblöckchen ce sont aussi les objets Made in DDR qui font leur apparition, les mêmes qui aujourd’hui bien souvent font le bonheur des collectionneurs. Mais, contrairement aux répertoires kitschs des collectionneurs « ostalgiques » – vous y trouverez de vieux magnétophones Geracord à côté de porte-PQ tricolores embellis d’une couronne d’épis, d’un marteau et d’un compas – les récits de Tetzlaff replacent ces objets dans leur contexte original. Ils nous permettent parfois d’en rencontrer de beaux et pourtant près d’être oubliés, telles les marionnettes tchèques Spejbl e Hurvínek.

Si quelqu’un se sent prêt à s’y attaquer, Ostblöckchen est un livre qui pourrait se lire en un souffle. Je pense cependant que, tel du vin (à vous de juger si bon ou mauvais), on l’endure beacoup mieux en sirotant de petites gorgées.

P.S. : ne faites pas trop cas de la qualité de ma traduction. Qui plus est, l’extrait que j’ai cité ne veut en aucun cas inciter au tabagisme. Mieux vaut remplir sa vie avec autre chose que de la fumée.
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